
La BCVS gère un trésor patrimonial unique
« La collection d’art de la BCVS est cohérente et de grande qualité »
Les musées d’art et les banques partagent, a priori, peu de choses en commun. Pourtant, la clientèle de l’agence sédunoise de la Banque Cantonale du Valais (BCVS) n’a pas pu rester insensible aux deux cimaises qui habillent, de part et d’autre, le hall de l’établissement. Elles accueillent une série de tableaux. Ou quand la banque devient musée. Il s’agit là de la deuxième exposition picturale que la BCVS présente au public dans ses propres locaux. Toutes ces peintures sont issues de sa collection d’art. La Banque est propriétaire d’environ 650 œuvres - produites par 270 artistes - soit une collection muséale à part entière, l’une des plus importantes du canton. La BCVS gère à la fois votre capital financier et un trésor patrimonial unique.
Les compétences monétaires de la BCVS sont reconnues, celles en matière de direction culturelle atteignent quelques limites. La Banque travaille avec un expert externe pour mettre en scène ses expositions et valoriser sa collection. Ce commissaire depuis 2023, c’est Pascal Ruedin, docteur en histoire de l’art et ancien directeur du Musée d’art du Valais et des Musées cantonaux. Il voit ce mandat comme une forme de continuité professionnelle. « Il s’agit d’une banque cantonale, et non privée. Elle appartient à la collectivité en quelque sorte. Par mon ancienne activité à l’Etat, je suis sensibilisé au service public. »
Pascal Ruedin a donc conçu la nouvelle exposition intitulée « Plurielles : 7 femmes au féminin » (voir encadré ci-dessous) et s’est plongé dans la collection d’art de la BCVS. On lui a posé quelques questions pour en savoir plus sur ce rôle culturel, et méconnu, que joue la Banque.

Il existe un rapport constant au Valais, que ce soient les auteurs ou le contenu. Ce fil conducteur confère une cohérence à la collection, principe cardinal et signe de qualité.
Connaissiez-vous la collection d’art de la BCVS ?
Oui, elle a été présentée à plusieurs reprises. Ce fut notamment le cas à la Fondation Gianadda, en 2017, pour le centenaire de la BCVS. Elle est en outre publiée dans des catalogues d’exposition et sur le site web de l’institution. Dans mes anciennes fonctions, j’étais en contact avec la Direction de la Banque. Ces relations ont permis au Musée d’art d’acquérir des œuvres importantes et à la BCVS de développer sa collection. Elle est de grande qualité, parce qu’il existe une continuité et une représentativité de l’ensemble des générations artistiques, de 1850 jusqu’au début du XXIe siècle. Il existe un rapport constant au Valais, que ce soient les auteurs ou le contenu. Ce fil conducteur confère une cohérence à la collection, principe cardinal et signe de qualité.
Quel est votre rôle d’expert ?
À mon arrivée, j’avais pour mission d’établir un état des lieux, notamment sous les angles de la conservation et de la gestion des œuvres, de la qualité et de la représentativité de la collection. Sur cette base, il y avait le désir de développer une activité pour mettre en valeur la collection.
C’est l’objectif de l’exposition présentée actuellement à Sion ?
Oui. Une première exposition a été réalisée fin 2024, au moment où était inauguré le réaménagement du hall du siège de la BCVS. Il s’agissait d’un accrochage beaucoup plus conventionnel du point de vue artistique. L’idée était de faire revivre des peintres contemporains de la construction du bâtiment dans les années 50, comme Gérard de Palézieux et Albert Chavas. Décision a été prise de fonctionner sur un rythme annuel pour présenter, par roulement, l’importante collection au public.
L’exposition « Plurielles : 7 peintres au féminin » présente uniquement des œuvres d’artistes femmes. Pourquoi ce choix ?
L’historien d’art n’arrive pas avec un discours complètement étanche. L’exposition doit refléter les grandes valeurs de la Banque, à la fois d’enracinement dans son territoire, de nouveauté et de parité entre les genres. L’idée de donner la parole et de la visibilité à quelques artistes femmes valaisannes a séduit immédiatement la commission culturelle de la BCVS. Il me semblait important de montrer qu’il s’agit d’œuvres d’une qualité remarquable, à l’égal de celle des hommes. On ne fait aucune différence. Ce n’est pas une exposition féministe. Il n’y a pas de peinture d’essence féminine, mais des tableaux réalisés par des femmes. Ils n’évoquent pas particulièrement le Valais et ce fait-même est significatif d’un canton devenu « comme les autres », partageant le destin commun d’un monde où les femmes ont enfin leur place pleine et entière.
Il me semblait important de montrer qu’il s’agit d’œuvres d’une qualité remarquable, à l’égal de celle des hommes. On ne fait aucune différence. Ce n’est pas une exposition féministe.
Mais le statut des femmes dans le domaine de l’art n’a pas toujours été si facile en Valais ?
L’émergence d’une production artistique professionnelle de la part des femmes est tardive dans notre canton. Elle date de la deuxième partie du XXe siècle, à de rares exceptions près. En Valais comme ailleurs, les femmes ont longtemps été tenues à l’écart des lieux de formation supérieure comme les écoles d’art. Les raisons de cet éloignement tenaient notamment à la dépendance économique des femmes, à leur minorité civique, à la pression au mariage et à la maternité, à l’immoralité prétendue des artistes et à la masculinité des instances et des modèles artistiques. Toute une génération de femmes artistes apparaît dans l’après-guerre, notamment parce qu’elles ont la possibilité de se former en Valais. L’école des beaux-arts, créée en 1949, joue un rôle fondamental. Elle a permis de normaliser le métier d’artiste dans ce canton, qui n’avait pas toujours bonne réputation et qui, souvent, était réservé aux hommes ou aux artistes étrangers. L’idée pour l’exposition était de montrer ce double phénomène : celui d’une position de subordination de la femme par rapport à l’homme, puis celui d’une importante émancipation.
Ces peintures disent quelque chose du Valais ?
Elles racontent un pays qui s’est ouvert de façon phénoménale depuis la dernière guerre mondiale. Le développement économique s’est accompagné de l’émancipation féminine. Il s’agit vraiment d’une dimension essentielle. Les femmes peuvent quitter leur famille et le Valais, se former et faire carrière ailleurs, revenir ou pas. Elles sont dans la même mobilité que les hommes. Non plus une mobilité par nécessité ou obligation, mais une mobilité par choix. Et par vocation dans le cas des artistes. Tout un écosystème se met également en place. Les institutions et les entreprises ont les moyens d’acheter des œuvres. Des collectionneurs privés, petits et grands, émergent. Dans les années 1950, 1960, 1970, la présence d’œuvres d’art est la norme dans les intérieurs de la bourgeoisie valaisanne. Ce modèle est moins présent aujourd’hui.
Chefs-d’œuvre
650
pièces composent la collection d’art de la BCVS.
Créateurs
270
artistes sont représentés dans la collection d’art de la BCVS.
Egalité
57
femmes seulement y ont trouvé leur place.
Revenons à la collection d’art de la BCVS. Elle a été lancée dans les années 1940 par le directeur Oscar de Chastonay. C’était visionnaire ?
Sincèrement, je ne pense pas qu’il existait à l’époque la volonté de créer une collection aussi importante, mais aucune recherche sérieuse n’a encore été entreprise sur les débuts de la collection. Oscar de Chastonay serait probablement très étonné de voir comment celle-ci s’est développée. Il n’en reste pas moins que ce fut une personnalité déterminante pendant les vingt premières années par des achats de peintures essentiellement. Il était collectionneur lui-même.
En revanche, il fut visionnaire dans le cadre de commandes pour l’espace public, soit les œuvres monumentales, pérennes, intégrées à l’architecture. Dans les années 1950, il commande à Gérard de Palézieux les grandes mosaïques murales qui décorent le hall du nouveau bâtiment de Sion. Et les deux impressionnants reliefs, sur la façade nord, sont de Remo Rossi, l’un des plus grands sculpteurs suisses de l’après-guerre. La BCVS a poursuivi cette activité dans plusieurs succursales, à Brigue, Sierre, Martigny, Saint-Maurice et Monthey, puis l’a stoppée faute de nouveaux bâtiments emblématiques. Une telle pratique ferait-elle sens aujourd’hui, dans la perspective du projet architectural du futur siège de la BCVS par exemple ? La question mérite d’être posée.
Peut-on estimer la valeur de la collection d’art de la BCVS ?
Je n’ai jamais effectué le calcul, mais elle contient clairement quelques œuvres de très grande valeur. Les cotes d’un Ernest Biéler ou d’un Edouard Vallet sont élevées aujourd’hui. La Banque détient un patrimoine d’intérêt cantonal, dont elle prend le plus grand soin. Elle a une forme de responsabilité pour les générations futures.
La Banque détient un patrimoine d’intérêt cantonal, dont elle prend le plus grand soin. Elle a une forme de responsabilité pour les générations futures.
Vous avez parlé de cohérence et de qualité pour décrire la collection. Peut-on préciser ses points forts ?
Le plus évident est celui de l’Ecole de Savièse. Les artistes, pour la plupart étrangers, venaient dans notre canton pour peindre le Valais rural, autour des années 1900. Quelques œuvres documentent bien aussi la vision romantique du Valais de la seconde moitié du XIXe siècle. Troisième point fort, la collection réunit les artistes les plus importants nés avant la deuxième guerre mondiale, avec de beaux éléments ou ensembles, comme ceux de Leo Andenmatten, Albert Chavaz, Angel Duarte, Fernand Dubuis, Alfred Grünwald ou Christiane Zufferey. En revanche, elle comporte quelques lacunes.
Lesquelles ?
Je dirais que la collection est moins complète pour les artistes valaisans nés après 1945. Une dizaine d’artistes remarquables naissent dans les décennies d’après-guerre et plusieurs d’entre eux ne figurent pas dans la collection. Il manque également toute une frange d’artistes nés après 1970 et dont la production a aujourd’hui atteint une maturité certaine. On peut prendre l’exemple de Valentin Carron. Il a représenté la Suisse à la Biennale de Venise en 2013. Il vit toujours dans notre canton aujourd’hui, et travaille sur des thématiques très inspirées du Valais.
Aujourd’hui, la collection n’est plus enrichie ?
En effet, la priorité actuelle consiste à valoriser l'importante collection composée de 650 oeuvres et en prendre soin. Je trouve salutaire de prendre de la distance pour mûrir une stratégie.
L’exposition met en avant sept univers de peintres femmes
Le hall de la BCVS de Sion expose les peintures de sept artistes, issues de sa collection d’art. Toutes ces œuvres ont été produites par des femmes : Suzanne Auber, Françoise Carruzzo, Marylou Délèze, Petra Feliser, Marie Antoinette Gorret, Céline Salamin et Helga Zumstein. « Plurielles : 7 femmes au féminin » comporte toutefois un intrus, un tableau d’Albert Chavaz, peint dans les années 1930. Provocation ? « Non, c’est un point de départ historique, explique Pascal Ruedin, commissaire de l’exposition. C’est une scène d’atelier typique du rapport de genre inégal qui a longtemps prévalu dans le monde de l’art : l’homme est artiste, la femme est modèle, nue de surcroît. » Un second tableau grand format montre une femme dans un atelier. La peinture est de Françoise Carruzzo, qui fut modèle et élève de… Chavaz. Grâce à lui, elle a pu briser un plafond de verre pour devenir une artiste émancipée, libre, autonome. « C’est une œuvre assez emblématique, programmatique de l’émancipation artistique féminine. Elle se représente elle-même dans son atelier. Il y a une fierté, une vision de la femme peintre, de la femme artiste, créatrice, imaginative. »
La plus grande cimaise accueille des tableaux travaillés à l’acrylique et à la peinture à l’huile, soit des techniques assez traditionnelles, mais très fortement maîtrisées par les artistes retenues, issues de générations différentes. « Les œuvres et artistes témoignent d’un engagement très fort dans la peinture, qui est conçu comme un lieu de projection poétique, lyrique, personnelle. Certains artistes créent leur propre langage et nous partagent leur univers », conclut Pascal Ruedin.

Cette cimaise expose les œuvres de Françoise Carruzzo, Albert Chavaz et Helga Zumstein.
Par Bertrand Crittin